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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 12:52

 

 

« Pourquoi n'y a t-il pas dans ce roman un seul personnage dont la nature peut consoler, tranquilliser le lecteur au moyen d’un bon spectacle ? », continuait à réclamer Sainte-Beuve à Flaubert. Et Kundera dit, que l'auteur de Madame Bovary, lui a répondu : « parce que je me suis efforcé d'arriver à l'âme des choses » (1)

À l’envers de ces maximes, auxquelles tout manuel de base sur l'art d'écrire ferait référence, voici la fin de l'histoire. Deux possibilités, toutes les deux tragiques et amères. Des sorties latérales et obscures : Le suicide ou l'exile.
Peut-être que le choix de commencer par la fin est toutefois intimement lié à la contradiction entre la lumière et le centralisme intellectuel de notre protagoniste tout au long de sa vie et la manière, à la limite de l’absurde, par laquelle nous est raconté son dénouement.

“ Un jour [Berouria], sur un ton de moquerie, exprima son dédain en utilisant le propos (le proverbe) des sages “ les femmes sont irréfléchies ” (Kiddouchin 80 b, Shabat 33 b). Rabbi [Méir] lui a répondu : “ À travers ta vie, tu confirmerais [la certitude de] ces mots. ”
Il donna alors l'ordre à un de ses disciples d’essayer de la séduire. Après plusieurs tentatives, elle a succombé. Quand le fait fut connu de tous, [Berouria] s'est suicidée et Rabbi Méir s'est enfui honteux de son malheur " (Rachi sur l'Avoda zara 18 b).

Ces quelques lignes suffisent pour présenter ceux qui sont à l'origine de notre réflexion : Berouria, Rabbi Méir (qui, en outre, était son époux) et la scène sur laquelle leurs vies se sont déroulées : l'univers de l'étude et l'amour pour la sagesse et la Tora.
Dans les prochains paragraphes, nous marcherons au travers de quelques épisodes significatifs qui nous éclairent sur la personnalité et les implications de notre protagoniste par rapport à ceux qui l'ont entourée et lui ont succédée.


Rachi : pour cette fois seulement l'anecdote

Permettez-moi, pour le moment, de revenir sur cette anecdote avec laquelle Rachi nous confronte. Cela fait déjà plusieurs années que j'ai lu pour la première fois cette interprétation, laquelle m'a placé, à diverses reprises, face à la surprise, en frôlant la question et la colère pour me relancer à nouveau, comme cela arrive habituellement avec la maîtrise de ses perouchim, vers la question. Il y a deux aspects de cette anecdote qui, je le sais maintenant de façon évidente, me semblent, mais pas seulement à moi, inquiétants. Le premier fait référence à la façon dont Rachi travaille sur le texte ; sa préoccupation pour citer des sources antérieures est plus qu'habituelle et ces dernières donnent un appui aux interprétations. Il relate ici seulement l'anecdote.
Comme s’il ne le savait pas, en pressentant inévitablement les conséquences que son interprétation apporterait sur l'image de Berouria, Rachi choisit toutefois de la rendre publique sous ces conditions.
Pourquoi l'a-t-il fait ? Toute tentative de réponse sérieuse serait évidemment spéculative et, dans ce sens, injuste. La fissure qui continuerait toutefois à percer est cette façon étrangère dont résulte ce type d'histoire dans le modus operandi du travail d'interprétation de Rachi. En calmant mon esprit, il y eut un temps, où j’ai trouvé une réponse possible et qui, selon moi, était plus que probable. En souhaitant calmer aussi l'esprit de ceux qui accompagnent jusqu'ici ce parcours, je vous dirais que comme le dit R. Zevi Hirsch Chayes (AKA Maharatz Chayes) dans un bref commentaire du chapitre 31 (Pages 237-238) de son Mevo Ha-Talmud « Toutes sortes d'histoires en rapport avec différents sages du Talmud qui reflétaient le manque de respect entre eux ont été déplacées de nos éditions du Talmud, mais elles se reflètent encore dans les manuscrits et les traditions disponibles des Geonim et les premiers Richonim. Parmi eux, par exemple, Halajos Gedolos inclut une histoire sur la manière dont le père de Mer Shmouel succombe presque aux charmes d'une certaine femme Median. En comparaison avec cette histoire qui a été déplacée du Talmud par un éditeur antérieur, Rabbi Chayes suggère qu’un sort identique ait parcouru l'épisode en rapport avec Berouria, que Rachi doit avoir repris de la tradition sa tentative pour expliquer ce passage énigmatique sur les R. Méir » (2)


Une autre aurait été l'histoire…

Mon inquiétude étant calmée sur cet aspect relatif à l'exhaustivité dans le travail interprétatif de Rachi, nous pouvons ouvrir un autre centre d'attention au sujet des répercussions que l'histoire de cet épisode a, malheureusement, eues sur les relations normatives des femmes avec l'accès au monde du savoir et de la connaissance représentée dans l'étude des Écritures. Écoutons Rabbi Haim David Azulay (Hida, Eretz Israël) qui vient éclairer cette relation obscure ou, peut-être, devrions- nous dire obscurcie.
Au 18 ème siècle, il a écrit dans sa collection de Responsa, Touv Ayin :

Au début, l'opinion était que la hala’ha n'était pas en accord avec rabbi Eliézer [qui disait : « Celui qui enseigne à sa fille la Tora c’est comme s'il lui enseignait Tiflout], et ils auraient enseigné la Tora Orale aux femmes, mais en raison de ce qui s'est produit avec Berouria, ils ont décidé que la hala’ha était en accord avec [l'opinion de] Rabbi Eliézer. (3)

De façon évidente, et spécialement quand on s’approche de zones sensibles, pour preuve un bouton suffit (il est clair que dans ce cas j’éviterai toute allusion à un objet qui, en se détachant, se serait « boutonné » à nous dans sa chute), et l’anecdote à laquelle Rachi nous confronte a servi pour défendre plusieurs siècles d’interdictions, même si son intention n’a pas ouvertement été l’exclusion. (Je ne cesse de rappeler que l’exégète a maintenu un rapprochement positif envers la femme, exprimé aussi bien dans ses décisions ou jugements légaux que dans son interprétation de la création, dans l'exégèse de Berechit).


Des verres amers dans des eaux amères

Pénétrons de quelques pas de plus dans cette trame en veillant que l'eau ne nous arrive pas jusqu'au cou (vous comprendrez bien, avec le sourire, l'allusion à l'eau), dans laquelle l'opinion de Rabbi Eliézer se présente et sur la base de laquelle la hala’ha s’est accordée :

« Ben Azai dit, l'homme doit enseigner la Tora à sa fille, pour que dans le cas où elle boirait (des eaux amères), elle sache que le Zehout est en à sa faveur. Rabbi Eliézer dit : Celui qui enseigne à sa fille la Tora c est comme s'il lui enseignait Tiflout. Rabbi Abahou dit : Quel est le sens de cela ? Qu'est ce qui est écrit ' Moi j’habite la Sagesse avec l'astuce, parce que quand la sagesse est entrée dans l'homme l'astuce est entrée. » Talmud de Babylone, Traité de Sota, 21 a.

Fortuitement et paradoxalement, ce paragraphe qui introduit sur scène la discussion au sujet de l'enseignement de la Tora aux femmes, apparaît au milieu de la discussion sur la procédure de vérification en rapport avec le soupçon d'infidélité de la femme de la part de son mari et, apparemment déconnecté du sujet de l'étude de la Tora. (Celui qui ressentira de la curiosité pour connaître une procédure si « aqueuse » connue sous le nom de Sota, trouvera une description complète dans les Nombres 5:14 - 31….)

La connexion entre sexualité et connaissance, les deux aspects essentiels par rapport à la place différenciée hiérarchiquement à laquelle hommes et femmes nous nous sommes vus soumis, est soutenue par l'interprétation des sages du Talmud conformément à la signification (farouche et fuyante) du terme tiflout. Tiflout provient de la racine tafel, insipide et, dans le sens figuré, relatif à des choses secondaires, peu importantes, à des sottises.
Ce sera alors en nous perdant dans les interprétations variées données au terme que nous trouverons les différentes interprétations aux mots de Rabbi Eliézer.
Rachi, continuant et accentuant encore plus la ligne de Rab Abahou dit : « on lui enseigne Tiflout… parce que c'est comme si d’elle, la femme comprendrait l'astuce pour réaliser ses choses en cachette. » (4)tiflout, etc. » – c’est mis en rapport avec les relations sexuelles.


Noblesse oblige : Autres voix

La lumière ou bien avant l'obscurité du lien des femmes à la connaissance et à l'étude des textes que l'histoire nous dépeint, trouve dans la voix de Rabbi Eliézer l'opinion de la majorité. Honneur et noblesse obligent ; je veux partager avec vous, quelques-unes des autres voix qui ont coexisté avec ce qui est établi en ouvrant des fenêtres et des horizons possibles.
Rambam suggère deux voies d'accès en partant d'une double différenciation : d'une part, il distingue entre l'étude de la Loi écrite et celle de la Loi Orale, en indiquant que la limitation devrait être assignée au deuxième des domaines ; et d'autre part, il nous indique qu'il y aurait parmi certaines femmes (peu, puisqu'il laisse à la majorité sur l'autre bord) un « raisonnement orienté vers l'étude. » (5)
Rambam n'a pas été le seul. Rabbi Ytzhak Arama a proposé une interprétation basée sur les deux noms attribués par le texte à la femme Isha et Java, en soulignant qu’elle est formée à partir du Ish comme « … il peut comprendre et savoir en ce qui concerne la pensée et la miséricorde… » (6) Et le chemin continue avec les apports de Poskim de Ashquenaz (manifestés dans le Sefer Hasidim) (7), et les interprétations de Rabbi Ytzhak de Corbeil en France (Se-ma-k Sefer Mitsvot Katan,), et le Ryiaz en Italie du XIII siècle qui se prononcent en faveur de l'étude de la femme « bien que la femme n'ait pas reçu les ordres (préceptes) d’étudier… s'ils veulent lui enseigner cela est possible. »(8)

Le fait que la personne qui est en train d’écrire ces réflexions se trouve parmi celles qui « dans la majorité n'ont pas un esprit dirigé pour s’éduquer », est une preuve claire que les voix orientées vers l'ouverture de l'étude formelle des femmes ont été amplifiées.


Instantanées

Même ainsi il n'est pas clair, si nous nous mettrons d’accord par consensus au sujet de la qualification de « regrettable » pour décrire l’influence notoire que l'antécédent de ce qui s'était produit autour de Berouria a marqué sur l'accès organique des femmes au monde de l'étude dans notre peuple. Ce sur quoi il n'y aura pas de doutes, par contre, c’est justement ce qui concerne les aspects condensés que son personnage a incarnés, en entrecroisant dans un même être des textures qui, jusqu'à leur apparition, n’avaient jamais osé coexister ouvertement dans la sphère publique. Sagesse, certitude, érudition, le respect des sages pour leurs opinions sur des thèmes halahiques, la piété, l'intelligence et la malice dans le corps d'une femme. Madame Staël (9) aura sûrement pensé à Berouria en écrivant que « il est facile d'être femme quand on est insensible » (à l'univers).

Ce n'était pas mon intention de présenter une fois de plus Berouria. Toutefois, comme cela nous arrive souvent, le texte le requiert malgré les volontés. Quelques instantanés qui nous permettent de comprendre les couleurs de ces vies pour évaluer et apprécier leurs ombres.

Nous ne l'avons pas encore dit, Berouria a vécu au II ème siècle de l’ère commune (150). Elle fut fille et épouse et aussi mère. Rabbi Hanania ben Teradion était son père et Rabbi Méir son mari. Son père et son époux n’étaient pas n’importe qui. Ils ont sans doute représenté aussi bien ses conditions d'entrée que celles de sortie (bruyante) dans le milieu des débats talmudiques.

Fidèle à son destin, dans chaque scène, (est-ce que la scène finale nébuleuse sera une exception ?) elle a montré son intégrité exhaustive et elle s'est montrée parfois comme un défenseur fervent des raisons occultes Divines, en étant reconnue par consensus comme érudite de la Tora, en recevant et en fournissant une formation dans le milieu de la société rabbinique.

Prise 1 : Spécialiste systématique :
Rabbi Simlai s’est approché de Rabbi Yohanan en lui disant qu’il souhaitait étudier le Sefer Youhasin (le livre de généalogie) et demanda s’il pouvait le faire en trois mois. Le sage a répondu : « Si Berouria épouse de Rabbi Méir, fille de Rabbi Hananyah ben Teradyon, qui étudie quotidiennement avec 300 rabbins, n'a pas terminé (d'étudier) le Sefer Yuhasin en trois ans, comment espères-tu le réussir en 3 mois ? » (Talmud Babli - Pesahim 62 b)

Prise 2 : Enseignante, mais en plus pédagogue :
Berouria trouva un élève qui étudiait à voix basse, elle le réprimanda, en disant : « Est-ce qu’il n’est peut-être pas écrit « Bien ordonnée en tout et bien gardée » (Samuel II 23:5) ? Si la Tora est ordonnée dans les 248 organes de ton corps, elle sera sûre (gardée) et sera préservée, et si ce n’est pas le cas, elle ne sera pas gardée, ni préservée » (Erouvin 53 b-54 a).

Prise 3 : Ironique et caustique
À une certaine occasion, Rabbi Yose le Galiléen la trouva sur le chemin et il lui demanda « Par où devons-nous voyager afin d'arriver à Lida ? », ce à quoi elle a répondu : « Galiléen idiot ! Les rabbins n'ont-ils pas dit : « Ne parles pas trop avec les femmes » ? (Michnah Avot 1:5, b. Nedarim 20 a) Tu aurais dû demander : « Comment arrive-t-on à Lida ? » « (Erouvin 53b).

Prise 4 : Pieuse et artisane de la paix entre ses semblables
Certains bandits qui vivaient près de chez Rabbi Méir avaient l’habitude de le déranger et lui causaient de graves problèmes. Il pria pour leur mort. Berouria, son épouse, en l’entendant lui a dit : Quel est ton avis, sur quoi bases-tu la raison de ta prière ? Parce qu'il est écrit (Psaumes 104:35) « Que les pécheurs [hot'im] disparaissent de la terre ? Ou que les péchés [hata'im] cessent (à la place des pécheurs) ? Prête attention jusqu’à la fin du verset. Si le péché disparaît les méchants disparaîtront aussi. Alors, prie pour qu'ils se repentissent. Rabbi Méir a prié pour eux et les malfaiteurs se sont repentis. (Berahot 10 a).


Prise 5 : Sensible, compatissante, sensible face à la douleur, respectueuse de la sainteté du Chabat.
Pendant que Rabbi Méir étudiait la Torah durant l'après-midi de Chabbat dans la maison d'étude, ses deux fils sont soudainement tombés malades et sont morts. Qu’a fait sa mère ? Elle les a allongés sur le lit et les a couverts avec une toile de lin. Quand Rabbi Méir revint, il lui demanda « Où sont mes fils ? » Elle a répondu « ils sont allés à la Maison d'étude. » Il lui a dit « Je ne les ai pas vus là-bas », Berouria a attendu jusqu'à ce qu'ils aient terminé de manger et elle a prononcé le discours de la havdala marquant la fin du Chabbat ; elle lui a alors dit : « J'ai une question à te poser », il a répondu, “demande-moi". Elle a dit “Aujourd'hui tôt un homme est venu et m’a laissé quelque chose en le déposant pour que l’on veille dessus ; il est maintenant venu le réclamer pour qu’on lui restitue. Dois-je le lui restituer ou pas ? »
Rabbi Méir surpris devant une telle question de base, a répondu affirmativement " celui qui a reçu quelque chose en dépôt doit certainement le restituer à son propriétaire. " Elle a répondu : « sans ta connaissance, je n'allais pas le restituer ». Berouria le prend par la main et le conduit alors sur les lieux où se trouvaient les corps morts leurs fils. En voyant son conjoint pleurer, elle lui a rappelé : “ N'as-tu pas dit que nous devons restituer ce qui est confié à son propriétaire ? « L’Eternel avait donné et l’Eternel a repris » (Job 1:21) ? » Elle l'a alors consolé et a calmé son esprit (Midrach sur Proverbes 31:10).



Prise 6 : Porteur d'une Foi inébranlable
Quand son père a été condamné par les Romains à être brûlé (il fut un des dix sages cruellement martyrisés par les Romains) et sa mère condamnée à mort, et elle-même condamnée à effectuer des travaux forcés, elle a récité le verset « Grand dans le dessein, souverain dans l’exécution, tes yeux sont ouverts sur toutes les voies des humains, pour rémunérer chacun selon ses voies et selon le mérite de ses œuvres " (Jérémie 32:19). Que l'homme droit est admirable s’exclama Rabbi Yehuda Hanasi en l'écoutant ; lors de ses moments de peine, elle récite un verset de reconnaissance sur les jugements de Dieu, quelque chose sans antécédents dans toutes les écritures ! (Midrach sifre, Deutéronome, 307)



« Il y a ceux qui disent » : « … les deux sont à la fois justes et coupables »

Revenons alors à l'interprétation de Rachi dans Avoda Zara 18 b (d'où, en réalité, nous ne sommes jamais partis) sur le passage cryptique cité dans le Talmud
« Il y a ceux qui disent que par cet acte, elle s'est échappée et il y a ceux qui disent que par l'action de Berouria elle s'est échappée ». (Un bref aide mémoire pour situer le récit dans lequel Rabbi Méir, après avoir libéré, à la demande de Berouria, sa sœur obligée à travailler dans une maison close romaine, a dû s’enfuir à Babylone).
Je disais qu'en réalité nous ne sommes jamais partis du perouch. Nous avons, peut-être, seulement parcouru quelques sentiers latéraux qui, habituellement, nous font découvrir les paysages les plus intéressants dans leur diversité.


Quelques paragraphes et idées auparavant, j'ai situé deux aspects dans lesquels l'explication de Rachi m'interpellait. Nous sommes revenus en arrière pour le premier d'entre eux. En ce qui concerne le deuxième, il se réfère au contenu lui-même de l'histoire.


« Antigone a inspiré à Hegel sa méditation magistrale du tragique : deux antagonistes se confrontent, chacun inséparablement attaché à une vérité qui est partielle, relative, mais qui, considérée en elle-même, est totalement justifiée. Chacun est disposé à sacrifier sa vie pour elle, mais ne peut pas faire triompher autre chose que l’épave de la défaite complète de l'adversaire. De sorte que les deux sont à la fois justes et coupables… » (10)
Peut-être que j’oserai dire que ce n’est pas dans la même mesure dans les vies qui nous concernent ici.

Rabbi Méir n'avait sûrement pas lu Kundera quand il nous dit par rapport à la chaîne tragique que « un acte aussi innocent soit-il, ne se termine pas en solitude. Il provoque, comme effet, un autre acte et met en mouvement toute une chaîne d'événements. Où se termine la responsabilité de l'homme par rapport à son acte qui est ainsi prolongé sans fin dans une transformation incalculable et monstrueuse ? »
(11)


Traversée : De la faute de Berouria à la responsabilité de Rabbi Méir
Quelques traductions utilisent le terme « lascivité », en laissant clair que l'interprétation de Rachi, dans le contexte dans lequel il est apporté, se réfère aux choses dissimulées, c’est-à-dire, à l'infidélité, à la trahison, etc. de la femme envers son mari. Et Rabbi Ovadia de Bertinoro ajoute en suivant Rachi, et au contexte de la discussion, que l'astuce est évidemment en rapport avec l'attitude d'indécence dans ce qui est sexuel, « comme si on lui enseignait

Dans l'interprétation de Rachi, pourquoi un homme comme Rabbi Méir qui a à ses côtés une femme qui a su l’accompagner, l’encourager, alléger le poids des douleurs absolues de l'existence en incorporant dans chaque scène une pensée juste et apaisante, est-il capable (ou est-il obligé) de la condamner, au départ à travers l'oracle et, ensuite, en utilisant toute la perversité de la manipulation ?
Accompagnez-moi dans cette question : De quelle honte s'échapperait Rabbi Méir si cette version était certaine ? De la sienne pour avoir été capable de manipuler sa femme pour laisser ses mots bien arrêtés en présence d’un commentaire si banal ? Est-ce la sorte d'homme disposé à sacrifier celui qui s’interpose dans ses vérités, même quand il s'agit de petites vérités ? Pourrait-il être considéré comme un homme droit s’il soumet et favorise la mauvaise conduite de la personne qui a eu l'âme si sensible de mettre sa propre douleur au second plan avec le seul objectif de mitiger la sienne ? Est-ce que les mots du psalmiste « Recherche la paix et poursuit-la » (Psaumes 34 :15), ne nous instruit pas sur une attitude de recherche quotidienne qui commence sur le terrain du plus intime et qui se déploie vers les domaines familiaux et sociaux ? Est-ce que Chalom Bait n’est pas une mitsva essentielle, qui lie profondément la droiture et la totalité (chlemout, chalem) avec une attitude pacificatrice (chalom) ?


En revenant au début, la fin

Je ne sais pas si encourager notre attention sur ces possibles aspects présents dans la conduite de Rabbi Méir a été l'intention originale de Rachi ; ou peut-être avons-nous dû transiter quelques siècles et souffrances pour que l'on puisse décentrer l'attention de la supposée faute de Berouria vers la responsabilité de Rabbi Méir.
En tout cas, le fait de savoir quel est le côté obscur de la lune n'est pas clair pour moi et la richesse de ce perouch consiste, peut-être, à nous réveiller pour que nous soyons capables de nous approprier ses changements de lumière.

Aussi bien l'exile à Babylone en accompagnant le destin de son mari (interprétation soutenue par Rabeinou Nissim) (12), que son possible suicide, nous confrontent à une image de Berouria en non concordance avec sa vie. En supportant la traversée des tragédies qui l'ont affligée, sa caractéristique a été d'être actrice d'un mot. Son héroïsme vient de là, il a été effacé à ces deux extrémités. Comme l’a dit Kierkegaard « Qu’est-ce qu’un héros ? Celui qui a la dernière réplique. A-t-on déjà vu un héros qui ne parle pas avant de mourir ? Renoncer à la dernière réplique (rejeter la scène) révèle donc une morale anti-héroïque. » Et s'il y a un certain élément de poids dans la vie de Berouria, c’est bien d’avoir été justement au centre de chaque scène traversée. De là sa gloire et, peut-être, de là sa lumière. Peut-être, trop brillante pour que tous les yeux puissent profiter d’elle.


Notes

(1) Le rideau. Essai en sept parties. M. Kundera. 
(2) Je remets cette découverte à Beruriah's fate, commentaire de Gil Student dans Sefer Ha- Haym. Novembre, 2004.
(3) Celui qui est intéressé par un avis parallèle sur ce point peut consulter l'article Beruriah's Final lessons, par Brenda Socachevsky Bacon où apparaît la citation d'origine de Rabbi Haim Azulay. Nashim : A Journal of Jewish Women's Studies and Gender Issues (numéro. 5, 2002). La réponse que Joël Wolowensky écrit en ce qui concerne l'article et qui est incluse dans le numéro 6 - 2003 est intéressante également (Page 207-208)
(4) Rachi, Sota 21.
(5) Rambam, Hilhot Talmud Tora, chap. 1, hala’ha 13
« Une femme qui a étudié la Tora est récompensée, mais pas autant qu’un homme, car elle n’en a pas reçu l’ordre de le faire. Et celui qui accomplit une action sans en avoir reçu l’ordre spécifique, sa récompense est moindre que celui qui l’accomplit parce qu’il en a reçu l’ordre car il ne s'agit pas du fruit mérité d'une mitsva (sahar mitsva). Et bien qu’elle ait une récompense, les Sages ont ordonné qu’un homme n’enseigne pas la Tora à sa fille, parce que la majorité des femmes n’ont pas un esprit dirigé pour s’éduquer, et transforment les paroles de Torah en paroles vaines par la pauvreté de leur pensée. Les Sages ont dit : quiconque enseigne la Tora à sa fille, c’est comme s’il lui avait enseigné Tiflout (Traité Sota, Chapitre 3, Michna 4).. A quel propos ceci a-t-il été dit ? A propos de la Loi Orale, mais en ce qui concerne la Loi Ecrite, on ne l’enseignera pas a priori [à sa fille], mais si on l’a fait, ce n’est pas comme si on lui avait enseigné Tiflout. »
(6) Rabbi Ytzhak Arama
« Voici qu'à travers ses deux noms, Isha (femme) et Java – il est clair que la femme a deux finalités. L’une est celle qui lui donne le nom d'Isha, - qui a été prise de l'homme [ish], et comme lui peut comprendre et savoir au sujet des affaires de la pensée et de la miséricorde, comme l'ont fait les matriarches et d’autres femmes justes et certaines prophétesses, tel qu’on le comprend clairement du texte de Eshet 'Hail – femme courageuse. »
(7) Poskim d'Ashkenaz, Séfer Hasidim
Deutéronome 1:1 « Ce sont là les paroles que Moïse adressa à tout Israël en deçà du Jourdain », en interprétant : « Je vous parle à tous, y compris aux enfants et aux femmes, car il est écrit « à tout Israël », les choses acceptables pour tous comme le sont la haggadah et le midrach et le Talmud sans interprétations, ni questions, des choses que tous peuvent comprendre. Mais à propos des choses difficiles il est dit « Moïse a parlé aux enfants d'Israël » (Deutéronome 1:3), comme les 32 méthodes dans lesquelles on interprète la Tora, je dis cela seulement à ceux qui sont d'esprit aigu ».
(8) Hasidot Umordot, Nashim Iehoudiot BeEiropa Bimei Habeinaim, Abraham Grossman- Ed. Zalman Shazar. Jérusalem, 2001.
(9) Ecrivain français. Pendant la Révolution française elle prend part activement, soutenant Talleyrand, mais après la chute de la monarchie, elle a abandonné la France (1792). Son roman Delphine, dans lequel elle préconise la liberté de choix sentimentale sur les conventionnalismes sociaux, la situe dans le mouvement romantique naissant.
En 1797, elle retourne à Paris elle se montre fascinée par la figure de Napoleon Bonaparte. Toutefois celui-ci s’est montré méfiant devant une femme qui se consacrait à la politique, qui prenait part à des intrigues de la cour et devant celle qui démontrait sa faible éloquence. Napoléon incite Madame Staël à s’éloigner de Paris (1803), et se montre intransigeant face aux demandes de tous les amis de cette dernière qui lui demande de lui permettre de revenir.
(10) Le rideau, essai en sept parties., M.Kundera.
(11) Ibid, page 139

 

Voici comment saint Augustin (Livre LXVII, Les Hérésies, chapitre V) définit les Nicolaïtes au Ve siècle : "Les Nicolaïtes tiraient leur nom de Nicolas, l'un des sept diacres qui avaient été ordonnés par les Apôtres. Accusé d'un attachement excessif à une très-belle femme qu'il avait épousée, Nicolas voulut dissiper ce soupçon et offrit, dit-on, de la livrer à quiconque voudrait devenir son mari. Ce fait servit de prétexte à la formation d'une secte corrompue dans laquelle s'établit la communauté des femmes. Les Nicolaïtes ne font aucune difficulté de se nourrir de viandes immolées aux idoles, et pratiquent d'autres cérémonies du culte païen. Ils racontent encore, sur le monde, des choses vraiment fabuleuses, mêlant à leurs discours je ne sais quels noms barbares de princes, propres à effrayer leurs auditeurs , plus capables de faire rire que de faire trembler les personnes prudentes. Ils attribuent aussi la création, non à Dieu, mais à des esprits auxquels ils croient réellement, ou que leur folle vanité les porte à imaginer."

texte extrait de la page web : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/polemiques/desheresies.htm#h5

 

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Published by Barbara de Toulouse - dans Les femmes du Judaïsme
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